Le choc Anselm Kiefer à Paris

5_Siegfried vergißt Brünhilde

Rien, non rien, plus jamais, ne sera comme avant. Pire, comment oser, comment écrire, peindre ou sculpter après Auschwitz? Comment ne pas risquer d’enfreindre le respect dû aux victimes, les victimes gazées et celles revenues telles des ombres, pour toujours habillées de cendres? Ce n’est pas seulement difficile et risqué. Cela peut devenir abject. Qui dira l’innommable sans trébucher dans l’en-deçà  de l’horreur?

« Notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme » disait Primo Levi.

Je ne pensais pas qu’il fut possible de supporter la démarche, peindre après Auschwitz et dire le vide, la stérilité des champs et de la pensée, le néant de l’humain. Pourtant il apparaît que là où la parole manque, où seul le silence a légitimité, l’art peut accéder à la transcendance. Miracle, catharsis.

Anselm Kiefer réussit à glacer notre sang sans verbiage inutile. Par la seule force d’une œuvre économe d’emphase, brutale et vraie. Il naquit en 1945, après. Il naquit dans les ruines et celles-ci, omniprésentes dans son œuvre, renvoient au passé, aux mythes, au romantisme allemand, à la culture yiddish.

FullSizeRenderCette culture a été broyée, les livres tels des amas de cendres creusent les sillons du camp dans « l’hommage à Paul Celan: fleur de cendre ». Perspective sans fin, organisation de la mort. Les ouvrages calcinés sont les seules plantes qui fleurissent sur ces rails de la destruction.

Anselm Kiefer n’en finit pas de questionner les figures du passé, les penseurs allemands, les créateurs, ceux dont on n’aurait jamais pensé qu’ils pussent devenir des monstres. L’ombre de Martin Heidegger plane. Dans son étrange cabinet de curiosités , l’artiste a mis sous verre toutes sortes d’objets, de vieilles machines, des morceaux de ferrailles rouillées, des photographies, dessins, fragments de plomb. Un univers saturnien qui évoque à sa façon « la question de la technique », ce texte marquant du philosophe qui avait, tel un visionnaire, tout compris de ce qu’il allait advenir des progrès du siècle. Mais Heidegger, immense penseur, fut un petit arriviste minable, un nazillon craintif pour sa carrière. Comment comprendre ces glissements du génie, cette chute dans  la barbarie?

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Les peintures d’Anselm Kiefer exposées au centre Pompidou donnent une représentation vivante de ce questionnement douloureux. On vacille devant l’intensité visuelle de ses œuvres, somptueuses. Les ombres passent, s’attardent, incertaines. Certains visiteurs sont pris de frisson. Une exposition qui plonge dans les abysses de l’inconscient collectif et remue les fantômes. Une rétrospective particulièrement réussie avec une soixantaine de tableaux immenses à l’image de ce vertige océanique.

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A la Bibliothèque nationale de France François Mitterand le choc se reproduit. Les livres de plomb et les installations sculpturales reprennent la thématique essentielle de ce parcours artistique qui n’en finit pas d’arpenter les sillons de l’histoire. Anselm Kiefer a conçu certaines œuvres in situ. Il a fallu des aménagements complexes pour supporter le poids d’une sculpture éphémère de plomb et de bris de verre. Ici intervient la kabbale, source d’inspiration de l’artiste.

La Kabbale qui intéresse Anselm Kiefer est celle d’Isaac Louria (1534-1572) où la Création se décline en trois phases: rétractation, brisure des vases, réparation. Trois étapes que l’on retrouve dans ses œuvres. Au fil de recherches incessantes, de méditation et de construction, l’artiste devenant démiurge dans sa tentative désespérée de dépasser l’histoire, de se mettre en chemin vers une aube nouvelle sans jamais trahir la mémoire. Oui, Anselm Kiefer participe au devoir de Mémoire tout en s’égratignant sans cesse aux barbelés de l’histoire.

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1-A Kiefer photo avraham hay

 

Rétrospective Anselm Kiefer. Jusqu’au 18 avril. Centre Pompidou. http://www.centrepompidou.fr

Anselm Kiefer, l’alchimie du livre. Jusqu’au 7 février. BnF François Mitterand.

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