Markus Lüpertz chez Caillebotte, la nécessité de peindre

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Il y a les arbres majestueux, invincibles, dans le parc de la propriété. Ils affirment la volonté d’un monde meilleur, l’évidence du renouveau qui en ce printemps florissant gagne la nature toute entière. Les jardins de la propriété Caillebotte, merveilleusement restaurée dans la petite ville d’Yerres, à quelques encablures de Paris, accueillent les sculptures de Markus Lüpertz.

Un artiste né en Bohème, émigré en Rhénanie au lendemain de la guerre, confronté à un passé intolérable et faisant sienne la volonté de s’approprier la figure pour cheminer vers un art singulier empreint de l’héritage de l’expressionnisme abstrait américain et de la peinture française. Les sculptures défont les paradigmes des héros de l’Antiquité, égratignent les images nobles des dieux greco-romains. Elles donnent à voir un irréel tourmenté, faisant écho aux monstres ignobles que peuvent cacher les idéaux de force et beauté.

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Cette façon d’utiliser le corps comme « motif » plastique afin de dire en même temps le poids de l’histoire se retrouve dans les « Nus de Dos », peintures massives, sans têtes, ornées d’éléments évoquant les attributs du nazisme. Markus Lüpertz reste dans un discours glacial, sans concessions. Le tableau vaut pour et par lui-même. Il fait corps.

Comme le dit Danièle Cohn, commissaire de l’exposition « Dans un monde de l’art qui voulait oublier la peinture, Lüpertz a bénéficié d’un effet générationnel. Il prend place et part à cette formidable constellation allemande, qui, pour des raisons historiques propres à ce pays, a osé choisir et inventer encore une fois la peinture: Gerhard Richter, Anselm Kiefer, A.R. Penck, Georg Baselitz, Sigmar Polke, Jörg Immendor… ».

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L’artiste place le motif (ici de simples tentes) au centre de ses compositions. Le détail devient essentiel comme s’il devait devenir monument. Se détachant sur un fond uni l’objet acquiert une autre dimension. On oublie sa fonctionnalité pour recevoir l’impact de la couleur. C’est la voie choisie par l’artiste pour « oser la peinture » à une époque où la mode va plutôt vers un renoncement et où l’avant-gardisme vise d’autres horizons. « Le « je » du « je suis peintre » est celui d’un sujet qui accepte le pari d’un universel subjectif, d’une singularité exemplaire, parce qu’il endosse son temps comme les passés pour préparer une peinture de l’avenir » nous dit encore Danièle Cohn.

Et plonger dans cet univers plastique en ces lieux mêmes où Gustave Caillebotte a voulu, à sa façon et en son siècle, révolutionner le regard du peintre a quelque chose d’émouvant et de vivifiant.

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Markus Lüpertz. « Oser la peinture ». Jusqu’au 8 septembre. Propriété Caillebotte. 8 rue de Concy. Yerres

 

 

 

 

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Don Giovanni drapé dans ses paradoxes par Daniel Benoin à Anthea

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Le mythe est immuable, inscrit dans l’inconscient collectif, intact. Pour rendre « Don Giovanni » spectaculaire au meilleur sens du terme, pour insuffler la vie à tout instant dans cet opéra délicat, peu lyrique en dépit de la sublime musique de Mozart et des voix superbes qui l’interprètent, il fallait une idée. Daniel Benoin a imaginé un plateau constitué d’un lit immense, immaculé, où les draps se souviennent des ébats amoureux effrénés de l’antihéros mais se muent également en linceul à l’heure du trépas.

L’étoffe ondule d’ailleurs par moments sous l’effet de lasers et la vidéo rehausse le propos. On retiendra cette scène durant laquelle les portraits de Don Giovanni emplissent l’espace, se resserrent pour constituer une véritable prison dans laquelle s’étiole la jeune fille perdue par sa passion. Le visuel vient ici soutenir les émotions et suit note après note la partition de cet opéra chef d’œuvre.

La distribution internationale  est composée de chanteurs russes, italiens, géorgiens et la direction musicale est confiée à György G. Ràth,  directeur du philarmonique de Nice. Voilà un « Don Giovanni » lumineux, errant dans les ténèbres de son âme tourmentée, perdu par une fuite en avant qui, voulant abolir la mort, la provoque par anticipation. Une nouvelle version à découvrir vite. Il ne reste qu’une représentation dimanche 10 février!

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Dernière représentation dimanche 10 février à 15h30. Anthéa. 260, av. Jules Grec, Antibes. Tel. 04.83.76.13.00

 

David Wahl, troubadour des temps modernes, chante un sale discours

2017_11_29_le sale discours_034∏alain monotIl a l’élégance d’un muscadin, la poésie d’un troubadour et l’humour d’un homme d’aujourd’hui, conscient, avisé, perspicace. David Wahl s’est lancé dans un art particulier, bien à lui, celui des causeries. On pourrait les imaginer dans un salon, au coin du feu… Elles s’offrent sur scène et enthousiasment le public. Comme à Monaco l’autre soir, dans l’écrin précieux du théâtre Princesse Grace où se donnait le « sale discours », thème du dernier exercice en date.

Un texte intelligent, émaillé de références historiques, scientifiques et philosophiques, construit comme un puzzle qui met en garde contre la destruction de la planète. Car, dans cet étrange cabinet de curiosités linguistiques où l’on ne sait si le sale constitue quelque danger ou si le propre tue toute élan de vie, si les bactéries jouent les gardiennes du temple ou si les détergents chimiques véhiculent la mort, il s’agit bien de cela: œuvrer pour la protection de l’environnement. Sans en avoir l’air, en toute humilité et sur le ton de la plaisanterie, ou presque. Voilà qui va dans le sens de la politique monégasque dont la Mission pour la Transition Energétique était d’ailleurs présente au théâtre Princesse Grace.

Revenons au « sale discours ». Il interroge sur la gestion des déchets, sur les dégâts que l’homme, cet animal bien plus propre qu’un porc, inflige à la Terre alors que le cochon, lui, repoussant de saleté, avale tout et donc d’une certaine façon nettoie. Le paradoxe est posé. David Wahl a d’emblée annoncé le propose, une « géographie des déchets pour tenter de distinguer au mieux ce qui est propre d’avec ce qui ne l’est pas ». Point n’est besoin ici de mettre les points sur les i, d’expliquer, de convaincre. La conclusion s’impose d’elle-même et l’extraordinaire durée de vie des déchets radioactifs, mise sur le devant de la scène, interpelle, glace le sang, anesthésie l’espérance. « Que penser de ces déchets, produits pour le développement, le progrès, le confort de l’homme, dont la nocivité se compte en dizaines voire centaines de milliers d’années? » interroge l’auteur comédien. A signaler aussi le travail astucieux de Pierre Guillois qui orchestre avec brio cette causerie spectacle décidément pleine de vie. A savourer et à méditer.

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Solitudes urbaines à la galerie Depardieu, à Nice

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La déréliction de l’homme pris dans le cyclone des villes, perdu dans l’immense vacuité bétonnée, seul, désespérément seul. C’est le thème choisi par la galerie Depardieu à Nice qui expose deux femmes de caractère, d’exception.

N_VR photographie le monde pour en extraire son essentiel. Issue du monde la danse elle fait preuve d’un sens inné du mouvement et parvient par l’instantané à en suggérer l’incessante fluctuation. N_VR voyage, parcourt les déserts et les villes, prend place dans des bus et capte des images. Leur force vient d’une mise en scène que l’on peine à deviner.

« N_VR est une exploratrice de l’épaisseur du présent…. Elle compose ses photos comme des tableaux; le processus de création passe par un interstice de conscience: sentir et voir l’image entre le réel et le rêve montré » écrit Ut Barley Sugar.

Une autre femme exprime à sa façon, la solitude, le sentiment océanique qui s’empare des êtres perdus dans les villes. Laurence Bessas travaille le granit, le marbre, le bois, en insufflant à la matière un supplément d’âme. Pour elle « Sculpter, c’est projeter dans l’espace son moi qui est mémoire collective et universelle. Sculpter, c’est comme vivre, c’est contracter le temps à chaque respiration ».
Ses œuvres sont précisément captivantes parce qu’elles semblent dépasser leurs contours pour gagner un au-delà invisible, imaginaire, multiple. Une façon très personnelle d’imprimer à la pierre ses émotions.

Une exposition à découvrir d’urgence pour tenter de fuir grâce à l’émotion artistique cette « Urban Solitude » que finalement nous ressentons tous.

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« Urban Solitude » jusqu’au 2 février. Galerie Depardieu. 6, rue du docteur Jacques Guidoni, Nice. Tél.+33 (0) 966 890 274

Monaco dans l’œil de Wyl: fabuleux!

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Un regard nouveau, sensible, inventif et introspectif sur Monaco. Le photographe Wyl s’est longuement promené en Principauté. Il a imaginé comment les tours et immeubles de luxe pouvaient prendre l’eau  tant il est vrai que rien n’est immuable, que l’on ne se baigne jamais dans le même fleuve comme disait Héraclite et que la nature parfois crée des cataclysmes peu prévisibles. Et c’est avec art qu’il imprime sur ses clichés des sculptures empruntées aux classiques. Ainsi le baiser de Rodin fait face à cette somptueuse demeure qui, sur le célébrissime Rocher, abrite le tribunal.  Et l’on conçoit ainsi différemment les choses. Comme si cette façade encadrée d’escaliers élégants pouvait abriter quelque galanterie n’ayant que peu de rapport avec les procès qui s’y déroulent.

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« Vivre sur la Côte d’Azur, c’est être confronté au beau, à la lumière, à la douceur de vivre, à un patrimoine majestueux…mais c’est également côtoyer l’éphémère, le superficiel, et ne retenir au fond que l essentiel : l’art, l’amour, la mémoire, le temps qui passe… ». Wyl oscille entre la création et la spiritualité. Très profond et abouti, son art renvoie à des questions métaphysiques essentielles. Comme le montrent ses portraits d’âmes riches de références universelles et pourtant fortement singuliers. Magiques.

Hormis un indéniable talent plastique, Wyl nous livre en filigrane une réflexion très humaine sur le destin des êtres et les paysages qui les habitent. A savourer et à méditer.

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WYL. Uni-vers-photos. 1 rue Penchienatti. Nice. Tel 06 20 44 08 43

Les temps modernes au Musée d’Art de Tel Aviv

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Fabuleuse exposition temporaire aux Musée d’Art de Tel Aviv. « Modern times » ce sont une cinquantaine de chefs d’œuvres de la fin du 19e au milieu du 20e siècles. La collection de Louise et Walter Arensberg (par ailleurs grands amis de Marcel Duchamp) vient de Philadelphie et enrichit pour quelques mois le fonds d’une extrême richesse de ce musée qui abrite des ensembles de toiles de maîtres impressionnants.

Bonnard, Brancuși, Cézanne, Dalí, Degas, Gauguin, Van Gogh, Kandinsky, Klee, Manet, Matisse, Monet, Picasso, Pissarro, Renoir, Soutine, Chagall… Il est à noter que ces grands amateurs d’art avaient du talent car les pièces ici réunies s’imposent comme des toiles majeures. Et il est plaisant de constater, comme le montrent ces quelques photos, que la Côte d’Azur est largement représentée par des artistes y ayant séjourné dont certains ont d’ailleurs leur musée dans la région.

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Jusqu’au 2 octobre 2019. Musée d’Art de Tel Aviv

« Un été avec Homère », Sylvain Tesson plonge dans l’Iliade et l’Odyssée

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Loin de la pensée solitaire dans les forêts du lac Baikal, loin des cimes himalayennes conquises au prix d’efforts surhumains, loin des chemins escarpés de notre douce France, Sylvain Tesson qui vient de recevoir à Antibes le Prix Audiberti, a plongé dans « L’Iliade et l’Odyssée » pour éclairer notre monde. Pour lire notre modernité, ses remous, ses cyclones, ses incertitudes et ses pièges à la lumière de cette aventure homérique fondatrice. 

Isolé dans la lumière criante d’une île des Cyclades il a vécu son « Été avec Homère » dans le sifflement du vent et les caresses des embruns. Rien de physiquement insurmontable cette fois mais une réflexion rassemblée sur l’histoire de l’humanité. 

Car le déchaînement des dieux, les combats des Troyens, la fougue des guerriers, tout ceci peut être transposé dans le monde d’aujourd’hui. « L’Iliade sonne actuel parce qu’il est le poème de la guerre. En deux mille cinq cents ans, la soif du sang pulse toujours. Seul l’armement a changé…. Le sanglot de la guerre ne se tarira pas. Il court par-delà l’horizon. Nous devrions le savoir et nous hâter de jouir de la paix ». Sylvain Tesson nous met en garde contre la folie technicienne déjà pointée par Heidegger et contre l’hubris, cette « chienne égareuse » comme il la nomme qui engendre la démesure, la course effrénée vers le plus, l’augmentation, l’accumulation, l’avoir, au mépris de l’être… 

« Nous menons une guerre ce Troie contre la nature. Nous avons soumis la Terre à notre bon vouloir. Nous l’avons pliée à notre seul désir, nous avons trafiqué l’atome, la molécule, la cellule et le gène… ».

Est-il pire combat que celui qui vise à anéantir la planète? Sylvain Tesson, en relisant Homère, tire la sonnette d’alarme. Il le fait avec ses mots, avec sa sensibilité et une acuité du regard qu’il doit sans doute à la fréquentation quotidienne des monts et forêts, des mers et océans, des brins d’herbe et de l’écume des vagues. A lire de toute urgence et, si possible, à méditer à l’abri d’un chêne, symbole de force et de pérennité. 

« Un été avec Homère » aux éditions Equateurs France Inter